Le jeune homme sentit tout à coup une main agripper son avant bras et le hisser hors de son sommeil. Il entrouvrit alors les yeux et redressa la tête. Une
silhouette se profila à ses côtés et ses yeux durent s'adapter à la luminosité de la pièce pour finalement distinguer les traits de la personne qui l'avait réveillé. C'était Marlène. Elle se
tenait bien droite à côté de lui, la tête légèrement penchée de côté et un sourire en coin.
-Tu ne devrais pas dormir ici, tu sais. C'est inconfortable et de fait tu récupères moins bien que dans un lit. déclara-t-elle en retirant sa main de son bras.
-Je ne voulais pas m'endormir mais juste réfléchir un peu. avoua-t-il en s'étirant.
-D'autant que tu n'as pas dîné il me semble ? le questionna-t-elle.
Hurlit se leva alors et grimaça en faisant un signe de négation de la tête.
-Même si le proverbe dit que qui dort, dîne, je ne pense pas que ce soit une bonne chose. affirma Marlène en reculant légèrement vers la porte.
-Je veux bien te croire étant donné ton métier. dit-il en souriant. D'autant plus que j'avoue avoir faim.
Il grimaça derechef et tourna la tête vers l'horloge fixée au mur. Il était presque dix heures du soir. Sa grimace s'accentua.
-Et c'est pour cela que je te propose de venir dîner avec moi dans une petite restauration.
Il tourna vivement la tête vers elle et allait répliquer qu'il était tard, qu'il avait de quoi manger chez lui et qu'elle n'avait pas à se donner cette peine mais elle avait déjà abaissé la
poignée de la porte et s'apprêtait à sortir. De plus sa voix se fit entendre derechef à peine avait-il posé ses yeux sur elle.
-Je connais un très bon restaurant, peu cher et qui sert à toute heure du jour et de la nuit. Tu n'as aucune excuse pour refuser. affirma-t-elle en tournant la tête vers lui et affichant un large
sourire.
Hurlit se résigna en un sourire pincé. En effet il n'avait aucune excuse. Marlène sortit alors de la pièce et, après s'être emparé de sa veste, il la suivit vers l'extérieur de l'hôpital sans
rien ajouter.
Lorsqu'ils passèrent la grande porte du hall, Hurlit inspira profondément et Marlène fit de même. Ils se regardèrent alors et explosèrent de rire.
-Tu as aussi ce rituel ? la questionna-t-il en se reprenant.
-Il semblerait, oui. Cela me permet de m'imprégner de l'extérieur, de quitter complètement mon lieu de travail. répondit-elle avant de sombrer dans un fou rire.
Il l'observa alors avec insistance en souriant largement. Elle était là à côté de lui à rire et à observer vaguement les gens passer dans la rue, une main devant sa bouche pour couvrir le bruit
de ses rires. Il se perdit alors dans sa vision. Depuis combien de temps n'avait-il pas été en compagnie d'une autre personne ou, plutôt, depuis combien de temps n'avait-il pas partagé quelque
chose avec une autre personne ? Pendant ses années d'études, c'était beaucoup du chacun pour soi. Même s'il n'y avait pas de réelle compétition entre les étudiants, la charge de travail était
conséquente et ne permettait guère de loisirs. Il ressentit alors comme un vide en lui, comme si toutes ses années n'avaient eu aucune consistance, et, avant de sombrer dans ce gouffre, Marlène
l'en extirpa de sa voix, ce qui le fit tressaillir.
-Je possède quelque chose d'hypnotique ou tu dors encore à moitié ? lui demanda-t-elle en plaçant son visage juste en face du sien comme pour voir un quelconque objet à travers une vitrine.
Hurlit entrouvrit la bouche et la referma sans savoir quoi répondre, il ne s'était même pas rendu compte qu'elle avait cessé de rire. Marlène se remit à glousser doucement et s'écarta avant de
reprendre la parole.
-Suis-moi, le restaurant est à peine à dix minutes d'ici. déclara-t-elle en faisant volte-face.
Hurlit ne se fit pas prier, il voulait sortir de cette situation embarrassante au plus vite. Ils marchèrent alors côte à côte le long de la rue en regardant les boutiques encore ouvertes et les
autres personnes.
Ils parvinrent en silence devant le restaurant. Marlène s'était arrêtée juste une fois devant la vitrine d'une boutique de jouets pour enfants. Hurlit s'était placé à côté d'elle sans rien
ajouter et elle avait relevé vivement la tête en souriant, gênée. Elle n'avait rien dit et l'avait en quelque sorte contraint à continuer en reprenant son chemin.
-C'est ici, le fameux restaurant ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le mieux c'est de tomber sur le chef cuisto italien. annonça-t-elle en se plaçant devant l'entrée.
Hurlit la regarda du coin de l'oeil puis la surprit à rêver. Elle se tenait droite, les yeux fermés et oscillait presque imperceptiblement sur place. Il sourit alors en coin et tendit la main
vers son visage.
Elle eut alors un mouvement brusque de recul et écarta vivement la main de Hurlit qui venait de lui pincer le nez. Hurlit éclata alors de rire pendant que Marlène virait au rouge.
-On est venus manger dans ce restaurant ou simplement humer les effluves et rêver d'un bon dîner ? lui demanda-t-il après avoir cessé de rire.
-Manger, bien sûr. fit-elle avec force en se dirigeant, le corps raide de honte, vers la porte qu'elle ouvrit légèrement trop vite.
Son entrée attira tous les regards mais seulement un court instant. Le patron de ce lieu la reconnut immédiatement et se précipita vers elle.
-Marlène ! s'écria-t-il en l'enlaçant de ses bras massifs.
Hurlit se plaça alors à côté d'elle et observa la scène, un sourire au coin des lèvres.
-Je te présente Hurlit. déclara alors la jeune femme en désignant son compagnon de son bras.
-Oh ! fit-il, surpris. C'est la première fois que tu viens accompagnée me semble-t-il.
Il se pencha alors vers elle et lui glissa quelques mots à l'oreille. Marlène se raidit de tout son long et devint aussi rouge qu'une tomate mûre et gorgée de soleil.
Le chef jeta alors un coup d'oeil à Hurlit qui les regardait, décontenancé, et il lui fit un clin d'oeil. Chose qui acheva le jeune homme. Il ne savait pas ce qu'avait dit l'homme et était donc
dans l'incompréhension la plus totale. Puis, comme si de rien n'était, il tendit la main vers Hurlit.
-Daren. se présenta-t-il. Pour vous servir des plats magnifiquement délicieux !
Hurlit lui saisit la main en annonçant son nom et, comme il s'y était attendu, Daren la lui secoua vivement faisant, par la même, vibrer la majeure partie du corps de Hurlit. Marlène le remarqua
bien évidemment et sourit largement.
Daren lâcha finalement la main de Hurlit et se tourna d'un bond vers Marlène. La venue de la jeune femme semblait le ravir au plus haut point. Hurlit profita que l'homme ne le regardait pas pour
constater les dégâts qu'il venait d'occasionner à sa main. Cette dernière avait d'ailleurs viré au rouge presque aussi vif que le visage de Marlène il y a quelques instants.
-Il y a une table pour deux de libre au fond de la salle principale à proximité des cuisines. annonça l'homme en poussant gentiment Marlène dans la direction qu'il désignait du doigt.
Hurlit fit travailler sa main pour s'assurer qu'elle fonctionnait encore correctement. Il sourit alors doucement sans s'en rendre compte. Evidemment, tout allait pour le mieux.
-Et bien qu'attendez-vous, jeune homme ! s'exclama Daren en le fusillant du regard.
Hurlit devint aussi raide qu'un piquet et le cuisinier s'esclaffa alors. Il s'approcha de lui en lui faisant un clin d'oeil et Hurlit sourit dans une grimace.
-On ne fait pas attendre une dame, jamais. fit le cuisinier en tapotant son épaule et le poussant à la suite de Marlène.
Ils prirent donc place à la table que Daren leur avait désignée sous le regard satisfait de ce dernier. Hurlit s'empara du menu sans rien dire et le plaça devant ses yeux, cachant Marlène de son
champ de vision. Daren le regarda faire du comptoir, haussa un sourcil, secoua la tête de désespoir et fit mine de rejoindre les cuisines. Lorsqu'il passa à côté d'eux il toussa et Hurlit tourna
la tête vers lui en abaissant la carte par réflexe. Il suivit le chef du regard se demandant ce qui se passait puis, lorsqu'il entra dans les cuisines, Hurlit reprit sa position initiale sur sa
chaise et regarda Marlène. Il la fixa un long moment sans réellement s'en rendre compte. C'était comme s'il ne l'avait jamais vue et qu'il cherchait à imprégner ses traits dans sa mémoire et ce
jusqu'au moindre détail. Lorsqu'elle releva la tête de sa carte, elle se rendit bien évidemment compte de ce qu'il était en train de faire. Ses pommettes virèrent d'ailleurs légèrement au
rouge.
-Quelque chose ne va pas ? Je suis peut-être trop longue à choisir mon plat pour une habituée ? demanda-t-elle en pinçant sa lèvre inférieure entre ses dents.
-Non... je... je n'ai même pas encore choisi. dit Hurlit décontenancé. Tu me conseillerais quelque chose en particulier ? ajouta-t-il dans un sourire gêné.
Elle baissa alors de nouveau sa tête vers la carte et la parcourut avec son index. Celui-ci s'arrêta sur un plat et elle le montra à Hurlit. Il se leva légèrement de sa chaise et passa son corps
au dessus de la table pour mieux voir. Il écarquilla alors les yeux et resta bouche bée.
-C'est absolument imprononçable ! s'exclama-t-il en se laissant tomber sur sa chaise.
Marlène gloussa et Hurlit sourit en coin.
-Serait-ce un défi ? lui demanda-t-il alors que ses yeux s'étrécissaient.
Elle entrelaça ses doigts et posa sa tête sur ses mains liées en le fixant dans les yeux.
-Le relèveras-tu ? lui demanda-t-elle alors que son sourire s'élargissait.
-J'espère que le jeu en vaut la chandelle...
-Il le vaut amplement.
-Je relève le défi, alors. affirma-t-il en se redressant et refermant sa carte au passage.
Marlène s'appuya sur le dossier de sa chaise et fit signe à Daren, qui était revenu derrière le comptoir, d'approcher. Ce dernier s'exécuta.
-Vous désirez ? demanda-t-il avec professionnalisme en s'adressant tout d'abord à Marlène.
-Le Brama s'il vous plait. le pria-t-elle.
Il acquiesça s'empara de sa carte de menus et tourna la tête vers Hurlit.
-Et vous Monsieur ? demanda-t-il.
La bouche d'Hurlit s'ouvrit mais aucun son ne sortit. Un large sourire s'afficha sur le visage de Marlène alors que Daren le regardait mi-amusé, mi-agacé.
-Une Xadkiopl...
Marlène, qui avait tenté de se contenir lorsque sa voix avait commencé à percer le silence, explosa de rire. Daren afficha un large sourire et enjoignit Hurlit à reprendre et à lui dire le nom du
plat correctement.
Le jeune homme dût s'y reprendre une dizaine de fois avant de réussir à prononcer le nom correctement.
-Une Xadkiopliutchkajmig donc. fit Daren. Excellent choix. ajouta-t-il avant de se retirer après avoir prit sa carte des menus.
Marlène essuyait désormais ses larmes aux yeux et continuait à rire de temps en temps. Hurlit la regardait faire, un sourire au coin des lèvres. Après maints efforts, il était finalement parvenu
à le prononcer correctement.
-C'était très divertissant. avoua Marlène. Défi gagné ! ajouta-t-elle en lui tendant la main.
Hurlit la regarda un moment ne comprenant pas où elle voulait en venir puis il lui serra la main.
-Mes félicitations. dit-elle avec une voix grave. Vous avez remporté le premier prix.
-C'est grâce à mon entraîneur qui est très rigoureux que j'ai pu parvenir à un tel résultat. affirma-t-il en se laissant prendre au jeu.
-Remercions-le avec vigueur car il n'a pu se présenter ce soir à notre concours. déclara-t-elle en lâcha la main de Hurlit et commençant à applaudir doucement pour ne pas déranger le repas des
autres personnes.
Hurlit fit de même puis ils éclatèrent tous deux de rire ne se souciant guère plus des autres qui les regardèrent tous avec plus ou moins d'insistance et d'agacement.
Le fou rire passa complètement après cinq bonnes minutes et Daren revint à ce moment avec une entrée et une bouteille de vin.
-En attendant que les plats soient prêts. déclara-t-il en déposant les deux assiettes sur la table.
Marlène et Hurlit le remercièrent.
-Le vin est offert. ajouta Daren en se retirant pour ne pas leur laisser le temps de protester.
Marlène resta bouche bée à le regarder partir et Hurlit regarda Marlène et Daren alternativement, incrédule.
-Tu sembles être très appréciée du chef. constata Hurlit en souriant doucement.
-Oui. admit Marlène, légèrement gênée, en posant son regard sur Hurlit.
-Tu viens souvent ? lui demanda-t-il.
-Quand je peux venir, oui. En ce moment, ma tante est en ville et elle garde mes petites soeurs pendant deux ou trois jours. annonça Marlène.
-C'est une bonne chose. déclara Hurlit en piquant un morceau de tomate dans son assiette et le portant à sa bouche.
Marlène sourit doucement et acquiesça.
-Oui c'est une bonne chose, ainsi je peux faire connaissance avec le nouveau responsable de notre section.
Hurlit manqua de s'étrangler à ces paroles et toussa en se tapant la poitrine sous le regard amusé de Marlène.
-Calvin est toujours le responsable. fit Hurlit après avoir avaler son morceau de tomate.
-Il ne va pas le rester longtemps, j'en suis certaine. affirma Marlène avec conviction.
Hurlit resta de marbre face à tant d'assurance puis se reprit.
-C'est gentil. furent les seuls mots qu'il parvint à dire.
Elle lui offrit un sourire franc et ils recommencèrent à manger leur entrée.
Quelques minutes après avoir repris le repas, la voix de Hurlit se fit soudain entendre.
-Cela fait longtemps que tu travailles aux cuisines ? demanda-t-il autant par curiosité que pour briser le silence.
-Cela fait environ cinq ans. Depuis que mon père a succombé à la maladie, en fait. répondit-elle d'un ton qui se voulait détaché mais qui en disait long sur ce qu'elle ressentait en évoquant le
sujet.
-Désolé d'avoir ravivé de tels souvenirs. fit Hurlit en grimaçant.
-Non ce n'est pas grave. déclara Marlène en souriant doucement. Nous avons tous un lien avec quelqu'un qui est ou a été dans ce couloir.
Il y eut alors un court silence que Marlène finit par briser.
-Depuis cette époque, je subviens aux besoins de mes soeurs en travaillant comme cuisinière. dit-elle.
-Quel âge ont-elles ? demanda-t-il en la fixant et buvant ses paroles, avide d'en savoir plus sur elle.
-La plus vieille, Aurore, a seize ans, Arya en a douze et la petite dernière, Rydia, a huit ans. Aurore peut s'occuper des deux autres mais évidemment je suis la seule à pouvoir gérer la maison.
répondit-elle. Et toi, pourquoi avoir choisi cette voie ? enchaîna-t-elle rapidement.
-A cause d'un rêve d'enfant je dirai. Quand on est jeune on rêve de sauver le monde de ses petites mains. La maladie du coeur faisait beaucoup parler d'elle, comme toujours, alors je me suis
lancé dans les études pour ensuite pouvoir tenter de trouver un remède. expliqua Hurlit, le regard vide et un léger sourire au coin des lèvres.
Il soupira en se rendant compte de l'impossibilité de la tâche.
-C'est très noble. déclara Marlène en lui souriant franchement.
-Mais onirique. compléta-t-il.
-Il faut savoir rêver pour aller de l'avant. affirma-t-elle.
-Tu as probablement raison. avoua-t-il en se reprenant totalement.
-Et pour ce qui est de ta famille ? se risqua-t-elle en se mordant imperceptiblement la lèvre.
-Je n'ai plus aucun contact avec quiconque de ma famille. Mon père est mort et ma mère vit pour son travail. J'imagine que c'est un peu grâce ou à cause d'elle que je suis toujours totalement
impliqué dans ce que j'entreprends. Calvin m'a d'ailleurs fait la remarque aujourd'hui. Il sourit légèrement se rappelant ses paroles. Quant à ma soeur, Célestine, reprit-il, elle est partie en
Amérique et je ne sais pas ce qu'il advient d'elle. Elle doit d'ailleurs être mariée désormais.
Sa voix s'était légèrement éteinte sur la fin et Marlène avait pu ressentir une certaine déception vis à vis de ces évènements. Même s'il n'en laissait guère quoique ce soit paraître et qu'il
avait dû s'y habituer, le fait d'évoluer seul depuis plusieurs années, loin de sa famille, ne le laissait pas totalement indifférent. Une personne seule n'avait guère d'avenir dans la société.
Elle n'attirait pas les autres familles cherchant à marier leurs enfants. En somme, une personne rejetée par les siens ou vivant loin d'eux, à moins d'avoir une haute position dans la société,
était condamnée à vivre le reste de sa vie seule. Tout ceci, Marlène en avait bien conscience, elle aussi n'avait pas ce qu'il fallait pour une quelconque famille, c'était même l'opposé.
Marlène posa ses couverts à côté de son assiette vide. Elle avait fini son entrée tout en écoutant attentivement les paroles de Hurlit.
-Qu'est-ce qu'il te fait dire que ta soeur peut bien être mariée ? Elle aussi ne doit guère avoir de contact avec votre famille. demanda Marlène.
-Ma soeur a toujours eu énormément de demande de la part d'autres familles. affirma Hurlit en souriant doucement. C'est une femme ravissante avec un parcours scolaire sans faille. Si elle est
partie en Amérique c'est pour monter son entreprise et rouler sur l'or. Il est évident que, même isolée, elle attire le regard des autres. expliqua-t-il.
-Mais ta position n'est pas si déplorable que cela. Tu es médecin et tu es dans un domaine qui malheureusement, a priori, ne cessera jamais d'exister.
Elle se raidit instantanément suite à ses paroles et reprit avec vivacité.
-A moins bien sûr que tu ne parviennes à trouver un remède.
Hurlit la dévisagea un instant en souriant étrangement. Le fait qu'elle ait enchaîné sur cette phrase l'avait touché. Il appréciait aussi ses efforts pour tenter de le réconforter mais il savait
que c'était vain. Même si son travail venait à rapporter, il n'attirerait aucunement une quelconque famille.
-Même si je venais à avoir un magnifique salaire, le fait d'être sans famille et d'avoir des horaires totalement aléatoires suffit à dissuader un grand nombre de familles, voire toutes.
-Tout comme le fait d'avoir trois soeurs à charge. souffla-t-elle.
Ils échangèrent alors un long regard, où se lisait le désespoir de finir leur vie seul, puis posèrent soudain rapidement leurs yeux dans leur assiette, fuyant le regard de l'autre. L'un comme
l'autre avait finalement cru lire l'espoir de finir avec l'autre. C'est finalement la main de Daren qui les extirpa de leur état mélancolique en passant sous le nez de Marlène.
-L'entrée était-elle à votre goût ? demanda-t-il en retirant l'assiette de Marlène.
-Oui c'était très bien. répondit Marlène en se reprenant et souriant doucement.
-Et vous, monsieur ? fit le chef en prenant l'assiette de Hurlit entre ses mains et le regardant de biais.
Hurlit hocha la tête pour lui signaler que, effectivement, l'entrée avait été à son goût. Le fait qu'il était devenu si professionnel depuis qu'ils étaient assis avait tendance à le
perturber.
Daren se redressa et s'effaça en leur annonçant que le plat principal ne saurait tarder.
-C'est assez déroutant de le voir si professionnel après tant de familiarité. avoua Hurlit en regardant du coin de l'oeil Daren pénétrer dans les cuisines.
-Une fois que nous sommes assis nous sommes des clients à part entière et nous devenons roi. expliqua Marlène en souriant doucement. La première fois que je suis venue, continua-t-elle alors que
son regard se perdait dans le passé, je me suis assise de mon propre chef dans un coin. Il est venu à moi, j'ai passé commande et il est revenu après avec deux plats et s'est assis en face de moi
et a commencé à manger. J'ai été très surprise si bien que sans m'en rendre compte je l'ai observé manger. Elle revint à elle et regarda Hurlit dans les yeux qui fit de même. Il m'a alors dit :
"Ici personne ne mange seul. Alors faites moi plaisir et ne me laissez pas manger seul."
Hurlit écarquilla les yeux et, autant par curiosité que pour s'en assurer, il tourna la tête et embrassa la pièce du regard. Il observa chaque table et constata que, en effet, personne n'était
seul à une table.
Il reposa enfin ses yeux sur Marlène qui le fixait, amusée.
-Surprenant n'est-ce pas ? lui demanda-t-elle.
-Je ne m'en étais même pas rendu compte. avoua Hurlit à mi-voix.
-Ce n'est pas une chose à laquelle on prête attention en entrant dans un restaurant. Pourtant on sait tous que manger seul est quelque chose de triste.
Hurlit acquiesça doucement de la tête, il mangeait presque toujours dans la solitude depuis déjà plusieurs années et connaissait la différence entre un repas seul et à au moins deux.
-C'est lors de ce repas que nous avons fait connaissance évidemment.
Elle sourit chaleureusement et ses yeux brillèrent légèrement. Ce souvenir était sans nul doute un bien précieux pour elle.
-Depuis ce jour je reviens régulièrement ici et si je suis seule, ce qui a toujours été le cas jusqu'à aujourd'hui, il mange avec moi sinon il s'arrange pour que d'autres clients m'acceptent à
leur table. déclara Marlène en souriant doucement. Je trouve cela vraiment appréciable.
-Je n'aurai jamais pensé qu'un quelconque restaurant accorde autant d'importance à ce fait. avoua Hurlit en regardant de nouveau chaque table où aucune ne portait le repas d'une unique
personne.
-Et les prix sont corrects ! ajouta-t-elle de vive voix attirant ainsi les regards de biais des personnes attablées à proximité.
-Je suis ravi que vous trouviez les prix de nos plats abordables. fit soudain la voix de Daren.
Hurlit et Marlène le regardèrent fixement, les yeux grands ouverts, bouche bée. Ni l'un ni l'autre ne l'avait remarqué et ne s'y était attendu. Daren les regarda à tour de rôle puis tous ensemble
ils se mirent alors à rire. Le chef servit alors les deux clients et malgré ses rires, les assiettes furent posées à la perfection, comme si ses bras étaient déconnectés du reste de son corps qui
vibrait sous les rires. Un vrai professionnel.
-Vous voici servis, jeunes gens. fit finalement la voix de Daren, une fois l'hilarité terminée. Un Brama pour demoiselle, il pointa son assiette, la paume de sa main tournée vers le ciel, et une
Xadkiopliutchkajmig pour monsieur.
Il remit sa main gauche à sa place d'origine alors que son bras droit se dépliait pour finalement indiquer l'assiette de Hurlit. Ce dernier resta interdit autant devant ce qui trônait sous son
nez que par le fait que le chef avait de nouveau prononcé le nom du plat à la perfection.
Daren sourit en coin, ramena son bras le long de son corps, passa de l'autre côté de la table, leur servit un verre de vin, s'inclina légèrement en leur souhaitant un bon repas et disparut.
Hurlit fixa longuement son assiette. La Xadkiopliutchkajmig se composait de morceaux de viande assez conséquents, du boeuf, accompagnés d'un nombre important de petites pommes de terre bien
rondes, probablement retravaillées après réception pour avoir une forme si parfaite. Hurlit pouvait aussi distinguer quelques morceaux de carottes, de tomates et d'oignons. Le tout avait été
saupoudré de poivre, on voyait clairement les particules sur la feuille de laurier, mais aussi de persil et de coriandre. Le tout baignait littéralement dans le jus, si bien que Hurlit se doutait
qu'au fond de son assiette devait reposer encore d'autres ingrédients qu'il ne voyait pas en surface. Les effluves, qui émanaient du plat et allaient chatouiller le nez de Hurlit, étaient un vrai
délice, si bien qu'il en eut rapidement l'eau à la bouche. En effet, le temps qu'il avait passé à tenter de prononcer ce plat devait en valoir la peine, Marlène n'avait pas menti, il n'en avait
d'ailleurs jamais douté.
Par curiosité il releva la tête dans le but de voir en quoi consistait le Brama de Marlène. Il constata alors que cette dernière le regardait, un sourire en coin.
-Tu as fini de contempler l'oeuvre du chef, on dirait. déclara-t-elle.
-Oui, cela a l'air vraiment délicieux. Tu en as déjà mangé ? demanda-t-il.
Il baissa alors la tête vers l'assiette de Marlène et examina son contenu. Au centre de son assiette trônait un feuilleté en forme de pyramide. Une allée de petits pois, bordée de rondelles de
pommes de terre, partait du feuilleté et traversait l'assiette quasiment jusqu'à son rebord, juste devant le buste de Marlène. Les morceaux de viandes, de petites tailles, étaient éparpillés dans
la première moitié de l'assiette autour de l'allée, mais un morceau, plus gros que les autres, était planté au milieu de l'allée de petits pois. Les morceaux de viandes étaient recouverts d'une
sauce d'un marron légèrement foncé. Celle-ci se composait principalement de petits morceaux de carottes, de tomates et d'oignons. Entre les morceaux de viandes se présentaient aussi des petites
pâtes et des morceaux de pommes de terre. Derrière la pyramide, l'assiette était comblée par une purée de pommes de terre. Cette dernière étaient parfaitement lisse, saupoudrée de poivres et de
persil et en son centre avait été planté deux feuilletés en forme d'obélisque. Le plat semblait représenter un pharaon sortant de sa pyramide et traversant l'allée sous la foule.
-En effet et j'ai trouvé cela vraiment exquis, sinon je ne te l'aurais pas conseillé. répondit Marlène en baissant un instant les yeux vers son plat que Hurlit fixait. Au premier coup d'oeil,
j'avoue que le mien semble plus appétissant au regard de la jolie mise en scène.
A cette remarque Hurlit posa derechef son regard sur son assiette, son plat ressemblait à un ramassis de restes flottant dans un jus dont on pouvait douter de la provenance en comparaison du plat
de Marlène qui semblait digne d'un prince. Mais l'odeur qui émanait de celui-ci suffisait à elle seule à écarter tout doute quant à la qualité du plat.
-Le goût avant tout. affirma Hurlit en relevant la tête et posant ses yeux dans ceux de Marlène.
Ils sourirent tous deux et prirent leurs couverts en main.
-Et bien, bon appétit. fit-elle en attrapant un obélisque et le fourrant en entier dans sa bouche.
-Bon appétit. répliqua Hurlit en tentant de piquer un morceau de viande.
L'assiette était profonde et le morceau de viande avait tendance à remonter à la surface quand il touchait enfin le fond.
Marlène mâchait son feuilleté en le regardant faire puis à la cinquième tentative infructueuse de Hurlit, elle explosa de rire. Elle plaça sa main devant sa bouche par respect, il était hors de
question de dévoiler le contenu de sa bouche ou d'en projeter une quelconque miette sous les rires. Elle déglutit finalement avec difficulté sous le regard déconcerté de Hurlit, prit la grosse
cuillère sur le côté de son assiette et le somma de manger avec.
-Avec une fourchette, demain tu y es encore. déclara-t-elle entre deux rires.
Hurlit s'empara de la cuillère sans rien dire, la plongea dans son assiette et, effectivement, le plat s'avéra alors plus facile à manger.